Le paradoxe français de l’économie collaborative

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Notion fourre-tout pour les uns, nouveau modèle pour les autres, l’économie collaborative casse les codes et gagne un nombre croissant de secteurs. Après le transport de particuliers, l’hébergement touristique, elle s’étend désormais à la livraison de proximité, à la santé et à l’énergie.

Si l’ubérisation répond à de nouveaux besoins, elle fragilise les entreprises traditionnelles ainsi que l’organisation économique et sociale de notre pays. De façon paradoxale, c’est en France, pays du CDI et du statut de la fonction publique, que l’économie collaborative progresse le plus vite. Les pouvoirs publics ont conscience qu’il faut agir, mais ne savent pas toujours comment, ni dans quelle direction.

La France s’affirme comme l’Eldorado européen de cette nouvelle économie. En 2014, 9 Français sur 10 y avaient eu recours au moins une fois. 276 plateformes, dont 70 % françaises, exerçaient une activité en France. Cet été, Airbnb a dépassé la barre des 10 millions d’hôtes. Uber revendique 1,5 million d’utilisateurs. 2,3 millions de Français ont déjà soutenu un projet grâce au financement participatif. En 2015, les plateformes qui lui sont dédiées ont multiplié par deux leur collecte qui atteint aujourd’hui 300 millions d’euros. Enfin, notre pays compte un leader mondial du covoiturage : BlaBlaCar qui fonde de grands espoirs sur les modèles prédictifs pour poursuivre son développement. Comment expliquer cet engouement, en particulier en France ?

L’économie collective coche plusieurs cases. Elle compense l’érosion du pouvoir d’achat, tout en offrant une voie d’accès à l’emploi, même partiel et précaire, à des actifs sans qualification. Elle répond à de nouvelles aspirations, qu’elles soient de nature générationnelle – diffusion du mode de vie des générations X et Y – ou écologique – développement de l’économie dite de la fonctionnalité où l’usage prime sur la possession. Dans les zones rurales, elle offre des solutions de remplacement, notamment dans le domaine de la mobilité. Elle est en outre un moyen de contourner des rigidités et des monopoles qui brident l’innovation. Enfin, on l’oublie, mais la France est un des pays d’Europe où les taux d’équipement en ordinateurs et d’abonnement à internet sont les plus élevés.

Face aux critiques souvent justifiées de certaines professions, les pouvoirs publics ont élaboré un premier cadre juridique qui manque encore de cohérence. La loi Alur encadre les locations saisonnières et l’habitat participatif. La loi Macron renforce les obligations d’informations des activités de mise en relation numérique. La loi El Khomri aborde la question du statut des travailleurs collaboratifs. L’Urssaf et les services fiscaux requalifient les contrats et taxent les revenus de ces activités. Au-delà de 23 000 euros pour la location d’un logement et de 7720 euros pour celle d’un bien, le loueur doit s’affilier au régime social des indépendants et acquitter des cotisations sociales.

Les plateformes collectent également la taxe de séjour. Des start-ups ont compris l’intérêt d’avoir recours à l’autorégulation, en nouant des partenariats avec des assureurs ou en créant des structures proches des comités d’entreprise. L’État souffle le chaud et le froid pour ne pas tuer la poule aux oeufs d’or. D’après le cabinet PwC, le montant total des transactions de l’économie collaborative en Europe pourrait être multiplié par 20 en dix ans. À la suite de la remise du rapport parlementaire de Pascal Terrasse en février 2016, le Gouvernement lancera au printemps un appel à projets pour sélectionner 30 territoires collaboratifs territoriaux. Le ministère des Finances a supprimé le 30 mai 2014 le monopole bancaire sur les prêts rémunérés. Un décret du 16 décembre 2015 autorise les collectivités à faire appel au financement participatif pour réaliser des projets culturels ou éducatifs. D’un côté, on restreint, de l’autre, on assouplit, sans véritable vision d’ensemble.

À cet égard, on peut se demander dans quelle mesure l’économie collaborative révèle les tendances de notre société actuelle : la réhabilitation de l’entrepreneuriat, un moindre attachement au statut, le goût pour des carrières diversifiées. Tout en éclairant ses contradictions : une envie de modernité qui se heurte à des archaïsmes. Elle pose surtout une question : l’heure de la mutation de notre économie aurait-elle sonné ?