Le principe des primaires est-il démocratique ?

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Quelle est leur finalité, en France aujourd’hui? Par Jean-Michel Arnaud, Président du groupe Domaines Publics, Directeur des publications de l’Abécédaire des Institutions

La primaire de la droite et du centre a été un succès démocratique incontestable. Quatre millions d’électeurs se sont déplacés pour un scrutin qu’aucun soupçon de fraude n’a entaché. Un vainqueur indiscutable à la légitimité renforcée en émerge ; c’était le principal pari pour une formation politique qui aurait pu ne pas survivre au duel fratricide entre François Fillon et Jean-François Copé. Cette réussite n’a pourtant pas fait taire les critiques : celles des perdants, qui ont pointé du doigt la participation significative d’électeurs de gauche ou du Front National, susceptible d’avoir influencé le résultat au soir du premier tour, ou celles de ceux qui en refusent le principe, contraire selon eux à l’esprit de la Ve République. Pour comprendre ces critiques et tenter d’y répondre, il faut se pencher sur la finalité de l’élection présidentielle.

 Installer un lien direct entre le peuple français et le Président de la République

Cette élection répond au souhait de son créateur d’instaurer un lien direct entre le peuple français et le Président de la République. Le scrutin uninominal majoritaire donne une très grande légitimité au vainqueur. Il a le mérite de la simplicité et de l’efficacité. L’existence de deux tours répond à un autre objectif : renforcer la représentativité du candidat élu en s’assurant qu’il ne suscite pas le rejet de plus de la moitié de l’électorat. Comme le dit la formule : « au premier tour on choisit, au second on élimine ». Ce système a longtemps permis l’existence d’un bipartisme souple, où gauche et droite s’affrontaient, mais où la compétition au sein de chaque bloc demeurait possible. Il a bien fonctionné tant que la vie politique française s’ordonnait autour de quatre tendances, deux à droite, deux à gauche, avec des extrêmes marginaux.

 Trois blocs équivalents

La montée du Front National a fait dérailler le système. Ce sont désormais trois blocs équivalents, pesant chacun entre 20 % et 30 % de l’électorat, qui s’affrontent. L’enjeu principal pour chaque camp est d’assurer sa présence au second tour. Dans cette configuration, la division au premier tour conduit à une défaite assurée. C’est pour éloigner ce spectre que la droite s’est engagée dans la voie des primaires ; c’est pour la même raison que la gauche s’y est résolue malgré la présence d’un Président sortant dans ses rangs. L’extrême droite elle, ne semble pour le moment pas avoir de problème de leadership, mais cela pourrait changer.

 L’amère expérience de 2002

L’amère expérience de Lionel Jospin en 2002 est éclairante. Ce résultat, pour indiscutable et démocratique qu’il fût, ne correspondait pas aux souhaits réels des électeurs qui, lors du premier tour, placèrent la gauche dans son ensemble en tête. Nombre d’entre eux n’ayant pas voté pour Lionel Jospin voyaient sans doute en lui le meilleur « second choix ». Pour pallier de tels effets, les professeurs Guy Carcassonne et Olivier Duhamel avaient proposé, si les deux candidats arrivés en tête ne se distinguaient pas nettement, d’organiser un « troisième tour » intermédiaire, réservé aux quatre candidats ayant réuni le plus de suffrages. D’autres politologues ont imaginé un système de classement des candidats, chaque rang étant affecté d’un coefficient, et le vainqueur étant désigné en faisant la somme des coefficients.

 Un nouveau corps électoral

Ce n’était pas leur but premier, mais les primaires ouvertes ont aussi pour effet de permettre, dans une certaine mesure, la prise en compte des « seconds choix » du corps électoral, en permettant à des opposants politiques d’y participer. C’est ainsi que les électeurs de gauche qui ont voté pour Alain Juppé, ou les électeurs du Front National qui ont glissé un bulletin pour Nicolas Sarkozy ou François Fillon, ont fait valoir leur second choix. Quitte à avoir un Président de la République qui ne soit pas issu de leur camp, ils préféraient que celui-ci fût le plus proche de leurs idées.

Ce phénomène n’a pas eu d’effet notable du fait de l’ampleur de la victoire de François Fillon, mais dans une configuration plus « serrée », son impact pourrait être plus important, voire décisif. A droite comme à gauche, si la pratique de primaires ouvertes se confirmait, ainsi que leur utilisation tactique par le camp opposé, c’est un nouveau corps électoral qui se constituerait mais qui n’aurait alors à choisir ses candidats que dans un seul camp. Les Français sont conscients des distorsions qu’impliquent le scrutin présidentiel tel qu’il existe aujourd’hui et souhaitent se le réapproprier, même si cela doit les conduire à un peu de tourisme politique.

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