Réinventer le travail, réinventer la vie ?

Publié le 03.09.21

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La crise sanitaire et ses confinements ont inscrit durablement le recours au télétravail dans le monde de l’entreprise. Cette pratique a ses avantages et ses inconvénients. D’où la nécessité de trouver un subtil équilibre dans ce nouveau rapport au travail. (*) Par Jean-Michel Arnaud, vice-Président de Publicis Consultants.

Soudainement interdits de quitter leur domicile, des millions de Français ont fait leur première expérience du télétravail lors de la vague épidémique du printemps 2020. Toute la vie professionnelle et personnelle s’en est trouvée bouleversée, avec à la clé des conséquences encore difficiles à appréhender. Chacun a vécu ces longs mois de manière différente, par tempérament, mais parce que c’est aussi chez soi que les inégalités sont parfois les plus criantes. A condition d’être soigneusement accompagné, l’essor du télétravail offre des perspectives enthousiasmantes pour l’organisation de toute la société.

Le télétravail ne nuit pas à la productivité

C’est sans doute une évidence, même si elle fut encore largement ignorée jusqu’à maintenant : une multitude de tâches peuvent parfaitement être réalisées à distance. Pour nombre de managers et de salariés encore réticents, il est surprenant de voir à quel point le télétravail ne nuit pas à la productivité mais peut même l’augmenter. L’amélioration continue des connexions Internet, de la formation et des outils numériques rend parfaitement opérationnelle l’organisation du travail à distance. Si une majorité d’emplois est aujourd’hui peu ou pas adaptée au télétravail, l’opposition souvent faite entre métiers intellectuels et de direction et métier manuels et d’exécution doit être nuancée. Un métier étant fait de compétences diverses, c’est un nuancier qui existe entre les différentes occupations plutôt qu’une stricte dichotomie.

Le télétravail offre de multiples bénéfices. Pour les travailleurs, c’est la promesse d’un meilleur équilibre de vie : moins de temps passé dans les transports en commun ou les embouteillages, la possibilité d’organiser son temps de travail de manière plus flexible, d’être plus au contact de sa famille. Les entreprises ont tout intérêt à disposer de salariés plus épanouis et plus efficaces, elles peuvent également y gagner de belles économies d’espace, de loyer et de frais de déplacements. Le télétravail ouvre aussi de nouvelles perspectives à ceux qui n’en ont pas. Selon l’ADEME, plus de 70% des demandeurs d’emploi ayant déjà renoncé à candidater pour un motif lié à la distance pourraient postuler à une offre éloignée si le télétravail était possible.

Un complément et non un substitut

Une panacée le télétravail ? Les situations et les envies de chacun varient, mais il faut plutôt le penser comme un complément et non un substitut à la présence sur site. Tout le monde ou presque a pu faire l’expérience pendant l’année écoulée des désagréments du travail à distance lorsqu’il devient la norme : stress, isolement, troubles musculo-squelettiques issus d’un équipement mal adapté, etc. La fin des contacts informels est particulièrement préjudiciable à ceux qui débutent dans une entreprise et ne peuvent ainsi en apprendre les codes et se former « sur le tas ». Le télétravail peut également précariser, car il disperse les individus et les invisibilise, mettant à mal les solidarités professionnelles et pouvant conduire à renforcer l’asymétrie entre employeurs et employés.

La frontière entre temps professionnel et temps privé se brouille, avec ce sentiment de ne jamais être pleinement concentré sur ses tâches ou inversement de ne jamais en avoir vraiment terminé avec sa journée de travail. Pour les parents ou ceux dont le domicile est exigu, le télétravail peut vite se transformer en cauchemar. On peut aussi craindre que celui-ci ne vienne renforcer les inégalités déjà présentes au sein du foyer, les femmes devant jongler entre leurs obligations professionnelles et les tâches domestiques dont elles assument encore principalement la charge. Ce sont d’ailleurs elles, comme les personnes géographiquement éloignées, qui pourraient être tentées de reprendre le travail en présentiel le plus tard, avec des conséquences en termes de trajectoires professionnelles et d’avancement. Il ne faudrait pas que la présence se substitue à la performance dans l’évaluation des collaborateurs…

Un à trois jours par semaine

Un à trois jours de télétravail par semaine, c’est ce que semble souhaiter une majorité de travailleurs. Il apparaît en fait que celui-ci perd de son efficacité et de sa valeur à partir du moment où le temps passé dans l’entreprise est moins important que celui passé à son domicile.

La flexibilité devrait néanmoins rester le maître mot car les situations de chaque individu et de chaque entreprise diffèrent grandement. Le législateur devra avancer avec prudence, fixant un cadre protecteur mais laissant de larges marges de manœuvre aux partenaires sociaux.

Même dans des proportions raisonnables, le développement du télétravail aura un impact positif non-négligeable sur les transports, l’urbanisme et l’organisation territoriale. De moins en moins occupés, les immeubles de bureaux devront s’inventer d’autres fonctions et peut-être fournir les logements qui manquent cruellement aux grandes métropoles. La spécialisation des quartiers – résidentiels, d’affaires, de loisirs – a peut-être fait son temps. De nouveaux espaces, les tiers-lieux, qui permettent la rencontre du travail, de la créativité, et de l’innovation, fleurissent déjà sur le sol français. Le télétravail résonne enfin à l’échelle des territoires comme une amorce de déconcentration de l’emploi et de rééquilibrage des dynamiques économiques. L’arrivée de cadres dans des villes moyennes voire des petites villes représente une nouvelle opportunité pour des territoires en déclin.

Un équilibre subtil reste à construire, qui permette de saisir aux mieux les opportunités crées par ce nouveau rapport au travail, sans oublier qu’il est un vecteur indispensable de socialisation et d’apprentissage de la vie en communauté, avec ses bonheurs et ses difficultés.

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